Short Pieces / Routage

Publié le par lasoupiere.abribus.over-blog.com

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Routage

 

Tatoum tatoum fait le margeur. Deux fois par seconde. Pssssch Pssssch font les ventouses pneumatiques. Deux fois par seconde. 

 

Tu es là, debout, sur le marche-pied métallique. Ta mission : donner à manger au monstre mécanique, imperturbable, qui débite sa litanie à un train d’enfer, deux fois par seconde, soit 7200 revues à l’heure. 

 

Gestes simples au possible. Prendre un paquet de revues sur la palette, derrière toi, te retourner et le poser sur le margeur. Bien à plat, dans le bon sens. Ne pas oublier les deux margeurs, sur ta droite, plus petits mais tout aussi voraces, qui avalent sans état d’âme les coupons-réponse. 

 

Le bruit, omniprésent. Cliquetis mécanique régulier – deux fois par seconde - chuintements, soupirs de machines, ronflement des cylindres, ronron obsédant des tapis, vavoum lancinant du tampon encreur. Mouvante « symphonie pour le routage présent ». Concrète musique. 

Dans mes oreilles, enroulés à la hâte, des bouchons auditifs de papier chipé au dérouleur pour les mains. Les claquements métalliques s‘atténuent fortement. Pis aller mais mieux que rien du tout. La prochaine fois, j’apporte mon casque anti-bruit. En attendant…

 

Le ballet des revues dure des heures. Je rationalise les gestes le plus possible. Au début, on trouve le paquet à enfourner léger, presque dérisoire : quelques centaines de grammes. Au bout de quatre heures, les poignets commencent à se plaindre. Éviter donc les mouvements superflus. Économiser ces précieuses articulations. En faire le moins possible. Réduire au maximum les porters intempestifs, dans le vide. Ergonomie maximale. 

 

On apprend vite à ce jeu-là. Au bout de deux jours passés à cette forme originale de jonglerie, les doigts, les poignets surtout et les avant-bras enfin, te font sentir et ressentir qu’ils existent vraiment. Tiraillements, picotements. Bien évidemment, novice tu es dans ce genre d’exercice. Regarder faire les anciennes, qui sont depuis là des années. Elles connaissent les gestes minima, ceux où tu dépenses le moins d’énergie et de fatigue, où on s’use le moins. Car il s’agit bien de durer, de fonctionner, sans dégâts collatéraux, jour après jour, mois après mois, année après année. Et le corps suit, se plie à cette discipline, s’aguerrit, s’endurcit. Il faut bien. 

 

Pas trop le choix : la machine a toujours faim et féroce est son appétit. Elle consomme du papier et de l’humain. Papivore et carnivore à la fois. 

 

C’est ainsi. 

 

La loi du routage. 

 

Publié dans Short Pieces

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